La Mouche et la Fourmi
Fable de Jean de la Fontaine
Fables de la Fontaine > Livre IV > La Mouche et la Fourmi |
| La mouche et la fourmi contestaient de leur prix. "Ô Jupiter, dit la première, Faut-il que l’amour propre aveugle les esprits D’une si terrible manière, Qu’un vil et rampant animal À la fille de l’air ose se dire égal ? Je hante les palais, je m’assieds à ta table : Si l’on t’immole un boeuf, j’en goûte devant toi. Pendant que celle-ci, chétive et misérable, Vit trois jours d’un fétu qu’elle a traîné chez soi. Mais ma mignonne, dites-moi, Vous campez-vous jamais sur la tête d’un roi, D’un empereur ou d’une belle ? Je rehausse d’un teint la blancheur naturelle ; Et la dernière main que met à sa beauté Une femme allant en conquête, C’est un ajustement des mouches emprunté. Puis allez-moi rompre la tête De vos greniers ! - Avez-vous dit ? Lui répliqua la ménagère. Vous hantez les palais ; mais on vous y maudit Et quant à goûter la première De ce qu’on sert devant les dieux, Croyez-vous qu’il en vaille mieux ? Si vous entrez partout, aussi font les profanes. Sur la tête des rois et sur celle des ânes Vous allez vous planter, je n’en disconviens pas ; Et je sais que d’un prompt trépas Cette importunité bien souvent est punie. Certain ajustement, dites-vous, rend jolie. J’en conviens, il est noir ainsi que vous et moi. Je veux qu’il ait nom mouche : est-ce un sujet pourquoi Vous fassiez sonner vos mérites ? Nomme-t-on pas aussi mouche les parasites ? Cessez donc de tenir un langage si vain : N’ayez plus ces hautes pensées. Les mouches de cour sont chassées ; Les mouchards sont pendus, et vous mourrez de faim, De froid, de langueur, de misère, Quand Phébus régnera sur un autre hémisphère. Alors je jouirai du fruit de mes travaux : Je n’irai, par monts ni par vaux, M’exposer au vent, à la pluie ; Je vivrai sans mélancolie : Le soin que j’aurai pris de soin m’exemptera. Je vous enseignerai par là Ce que c’est qu’une fausse ou véritable gloire. Adieu : je perds le temps ; laissez-moi travailler ; Ni mon grenier, ni mon armoire, Ne se remplit à babiller." |
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