Le Vieillard et ses Enfants
Fable de Jean de la Fontaine
Fables de la Fontaine > Livre IV > Le Vieillard et ses Enfants |
| Toute puissance est faible, à moins que d’être unie. Écoutez là-dessus l’esclave de Phrygie. Si j’ajoute du mien à son invention, C’est pour peindre nos moeurs, et non point par envie : Je suis trop au-dessous de cette ambition. Phèdre enchérit souvent par un motif de gloire ; Pour moi, de tels pensers me seraient malséants. Mais venons à la fable, ou plutôt à l’histoire De celui qui tâcha d’unir tous ses enfants. Un Vieillard prêt d’aller où la mort l’appelait : Mes chers Enfants, dit-il (à ses fils il parlait), Voyez si vous romprez ces dards liés ensemble ; Je vous expliquerai le nœud qui les assemble. L’aîné les ayant pris, et fait tous ses efforts, Les rendit, en disant: Je le donne aux plus forts. Un second lui succède, et se met en posture, Mais en vain. Un cadet tente aussi l’aventure. Tous perdirent leur temps, le faisceau résista : De ces dards joints ensemble un seul ne s’éclata. Faibles gens ! dit le Père, il faut que je vous montre Ce que ma force peut en semblable rencontre. On crut qu’il se moquait ; on sourit, mais à tort. Il sépare les dards, et les rompt sans effort. Vous voyez, reprit-il, l’effet de la concorde : Soyez joints, mes Enfants, que l’amour vous accorde. Tant que dura son mal, il n’eut autre discours. Enfin se sentant prêt de terminer ses jours : Mes chers Enfants, dit-il, je vais où sont nos pères. Adieu : promettez-moi de vivre comme frères ; Que j’obtienne de vous cette grâce en mourant. Chacun de ses trois fils l’en assure en pleurant. Il prend à tous les mains ; il meurt ; et les trois frères Trouvent un bien fort grand, mais fort mêlé d’affaires. Un créancier saisit, un voisin fait procès : D’abord notre trio s’en tire avec succès. Leur amitié fut courte autant qu’elle était rare. Le sang les avait joints, l’intérêt les sépare : L’ambition, l’envie, avec les consultants, Dans la succession entrent en même temps. On en vient au partage, on conteste, on chicane : Le juge sur cent points tour à tour les condamne. Créanciers et voisins reviennent aussitôt, Ceux-là sur une erreur, ceux-ci sur un défaut. Les frères désunis sont tous d’avis contraire : L’un veut s’accommoder, l’autre n’en veut rien faire. Tous perdirent leur bien, et voulurent trop tard Profiter de ces dards unis et pris à part. |
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